RDC : Conservation ou communication ? Quand la faune congolaise devient un argument de vitrine

Depuis plusieurs mois, un média environnemental congolais, désormais identifié par sa défense systématique du partenariat entre l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN) et l’entité privée étrangère Vantara, s’emploie à imposer un récit lisse et rassurant autour d’un protocole d’accord (MoU) pourtant loin de faire consensus.

Dans ses colonnes, le partenariat est présenté comme une avancée historique, une opportunité stratégique et un modèle de coopération moderne pour la protection de la faune congolaise, sans jamais rappeler que la loi n°14/003 du 11 février 2014 relative à la conservation de la nature impose que toute initiative de conservation se fasse prioritairement in situ et sous contrôle public, ni que le code forestier (Loi n°011/2002) considère la faune comme patrimoine national à gérer durablement (https://www.leganet.cd).

À le lire, tout irait pour le mieux : des installations ultramodernes à l’étranger, des soins vétérinaires sophistiqués, une attention portée à la “santé mentale” des animaux, un professionnalisme présenté comme inégalé, et, en toile de fond, des promesses d’investissements étrangers susceptibles de repositionner la République démocratique du Congo sur l’échiquier international. Le tableau est flatteur. Il est surtout dangereusement réducteur.

Car derrière cette communication soigneusement scénarisée autour du MoU ICCN–Vantara se cache une confusion fondamentale que ce média se garde bien d’explorer : celle qui assimile la conservation de la biodiversité congolaise à la simple gestion d’animaux sauvages en captivité, loin de leurs habitats naturels et hors du contrôle direct de la souveraineté nationale. Or, la Convention sur le commerce international des espèces menacées (CITES) – à laquelle la RDC est partie – encadre strictement tout transfert d’espèces listées comme les chimpanzés (Annexe I) et impose la preuve de conformité avant tout déplacement (https://cites.org/fra). La conservation n’est pas une vitrine technologique ni une démonstration de confort zoologique ; c’est un champ scientifique, juridique et sécuritaire, au cœur duquel se joue la lutte contre la criminalité faunique, classée par l’ONU comme crime organisé transnational (https://www.unodc.org/unodc/en/wildlife-and-forest-crime/index.html).

À cette confusion s’ajoute un fait troublant que la communication officielle et le média qui la relaie évitent soigneusement : plus d’une année après la signature du protocole d’accord ICCN–Vantara, ce document n’a jamais été rendu public, et même certains responsables du ministère de tutelle ne l’ont jamais consulté. Un MoU qui engage potentiellement le sort d’espèces emblématiques du pays continue ainsi d’exister dans l’opacité la plus totale, alimentant les soupçons plutôt que la confiance.

Les arguments relayés s’appuient presque exclusivement sur la qualité supposée des installations de Vantara, décrites comme capables de recréer des environnements “proches du milieu naturel”. Mais la science est sans ambiguïté : aucune infrastructure, aussi avancée soit-elle, ne remplace un écosystème fonctionnel. Selon les standards de l’UICN et du WWF, la conservation efficace repose sur la protection des habitats, le maintien de populations sauvages viables, le renforcement des aires protégées, la lutte contre le braconnage et le démantèlement des réseaux criminels. La CBD (Convention sur la diversité biologique) précise que la conservation ex situ n’est qu’un complément exceptionnel et ne peut remplacer la protection in situ (https://www.cbd.int/convention/text/). Nulle part, le transfert d’animaux vers des structures privées étrangères n’est présenté comme un levier crédible de réduction de la criminalité faunique.

Présenter ce type de partenariat comme une avancée majeure relève donc moins de l’analyse que de la promotion. Cette approche, en banalisant la captivité comme solution, affaiblit le cœur même de la conservation : la protection in situ et la responsabilité territoriale. Plus grave encore, elle occulte volontairement les précédents historiques qui devraient alerter toute institution publique responsable. D’autant qu’à ce jour, aucune avancée concrète n’a été constatée sur le terrain, malgré les promesses répétées de réhabilitation et de renforcement des capacités nationales. Ni à Kinshasa, ni à Kisangani, aucun programme visible de modernisation des infrastructures ou de réhabilitation n’a été engagé dans le cadre du MoU. Cette absence de résultats tangibles contraste brutalement avec l’intensité de la communication.

Les échecs de l’externalisation de la faune sont pourtant abondamment documentés. En Afrique australe, l’exportation d’éléphants vers des structures étrangères, souvent encadrée par des accords présentés comme vertueux, n’a jamais permis de freiner durablement le braconnage. En Asie du Sud-Est, des partenariats faussement conservatoires ont ouvert la voie à des systèmes hybrides mêlant captivité, reproduction incontrôlée et commerce déguisé. Ces dérives, dénoncées par TRAFFIC et rappelées par la CITES, ont conduit à un constat sans appel : lorsque la conservation quitte le territoire national, la souveraineté écologique s’effrite et les risques criminels augmentent.

Or, sur ce point précis, le silence des autorités congolaises, renforcé par l’intervention active d’un cercle d’amis proche des animateurs de certaines institutions, face aux rapports CITES interroge lourdement. Ce mutisme institutionnel s’étend également aux alertes répétées concernant les chimpanzés et autres primates. Les voix de la société civile environnementale, aujourd’hui stigmatisées comme “détractrices” par le média pro-Vantara pour avoir exigé transparence et comptes sur le sort des chimpanzés congolais, sont pourtant celles qui appliquent concrètement les principes de bonne gouvernance environnementale. Ce retournement du débat est éclairant : ceux qui demandent des comptes sont systématiquement disqualifiés, tandis que ceux qui promeuvent un accord opaque et contesté sont érigés en défenseurs du patriotisme. Une inversion des rôles qui trahit une volonté claire de protéger des intérêts privés au détriment de la conservation nationale.

Plus préoccupant encore est le flou persistant qui entoure le contenu réel du protocole d’accord. Dans un secteur reconnu comme exposé au crime organisé, l’absence de transparence est une faille majeure. Un MoU engageant l’ICCN devrait faire l’objet d’une publication intégrale, détaillant les clauses relatives aux mouvements d’animaux, les mécanismes de contrôle indépendants, les garanties de conformité à la CITES, ainsi que les audits scientifiques et juridiques préalables. À défaut, la communication se limite à des démentis et à une disqualification des voix critiques.

Et pendant ce temps, du côté indien, des programmes de reproduction en captivité sont déjà en cours, avec, selon plusieurs sources spécialisées, des listes incluant précisément les mêmes espèces provenant du Congo. Cette réalité, rarement évoquée, pose une question centrale : comment garantir que ces espèces transférées ou associées à un partenariat présenté comme conservatoire ne s’inscrivent pas dans des logiques de reproduction ex situ totalement déconnectées des priorités écologiques du pays d’origine ?

La dérive devient encore plus inquiétante lorsque le partenariat est justifié par des promesses d’investissements étrangers. Faire de la faune un argument diplomatique ou un levier économique est une pente glissante bien connue. L’histoire de la criminalité environnementale montre que chaque fois que la conservation est subordonnée à des considérations géopolitiques, la rigueur scientifique recule et les zones grises prospèrent. La biodiversité devient une variable d’ajustement, et non un patrimoine à protéger.

Les pays cités comme modèles ont pourtant fait des choix radicaux. Le Kenya a réduit le braconnage en investissant dans les rangers, la justice environnementale et la traçabilité ADN. Le Rwanda a renforcé ses centres de réhabilitation sur son territoire, sous contrôle public strict. Le Botswana soumet ses politiques fauniques à des audits indépendants et publie ses accords. Dans tous ces cas, un principe demeure : la conservation se fait in situ, sous souveraineté nationale, et non par délégation vers des partenaires privés étrangers.

À force de communication laudative, un média peut-il encore prétendre informer lorsqu’il évite les questions qui dérangent ? La vraie interrogation n’est pas de savoir si Vantara dispose d’installations impressionnantes, mais si le MoU signé avec l’ICCN renforce ou affaiblit la capacité du pays à lutter contre la criminalité faunique sur son propre sol. À ce stade, les faits, la science, la législation nationale et internationale plaident contre l’enthousiasme aveugle. La faune congolaise mérite mieux qu’un accord opaque et une communication de vitrine. Elle mérite une politique fondée sur la science, la transparence et la souveraineté écologique.

Par kilalopress

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