Nord-Kivu : chimpanzé du parc des Virunga abattu à Oicha — espèce protégée victime du braconnage ou d’un système défaillant ?

Dimanche 27 juillet, à Oicha, des jeunes ont abattu un chimpanzé à quelques encablures de Beni. L’animal, selon les services locaux, se serait échappé du Parc national des Virunga, l’un des derniers refuges de biodiversité d’Afrique centrale. Pris de panique, ou par ignorance, les habitants l’ont tué. Voilà les termes officiels.

Mais ce récit en surface cache une réalité beaucoup plus troublante. Car selon des sources proches de KilaloPress, le braconnage dans cette région connaît un regain inquiétant depuis plusieurs mois. Le marché noir est bien vivant, et une tête de chimpanzé peut aujourd’hui se vendre jusqu’à 250 dollars. Pendant ce temps, les acteurs censés surveiller, prévenir et punir, se murent dans une discrétion qui confine à l’indifférence.

Qu’un chimpanzé – une espèce classée en danger critique d’extinction – puisse quitter son habitat sans qu’aucun système de surveillance ne réagisse, qu’il parcoure des kilomètres et se retrouve abattu en zone habitée, devrait suffire à déclencher un branle-bas de combat à tous les niveaux. Pourtant, aucune réaction formelle, aucune enquête publique, aucun signe tangible d’un sursaut institutionnel.

Et si, au fond, cet animal n’avait jamais quitté le parc de lui-même ? S’il était en réalité un rescapé du trafic ? Un individu capturé, destiné à l’exportation illégale ou à la consommation de viande de brousse, qui aurait réussi à s’échapper du circuit clandestin avant de tomber dans un autre piège, celui de la peur populaire ? Cette hypothèse, dérangeante, n’est pas farfelue. Elle mériterait d’être explorée — si enquête il y avait.

Il ne s’agit plus ici d’un événement isolé. Il s’agit d’un signal d’effondrement. Les populations animales fuient une forêt où les menaces humaines se multiplient : braconnage, déforestation illégale, trafic de viande de brousse, pression militaire. Ce ne sont pas des spéculations : ce sont des réalités que les ONG de terrain dénoncent depuis des années, dans l’indifférence quasi-totale des structures censées réguler et protéger.

Pourtant, la loi congolaise est claire. La loi n° 11/009 du 9 juillet 2011 sur la protection de l’environnement, ainsi que la loi n° 82-002 du 28 mai 1982 sur la réglementation de la chasse, encadrent strictement ces pratiques. Elles interdisent la chasse aux espèces menacées, sanctionnent les actes de braconnage, et définissent les responsabilités de tous les acteurs de la chaîne de conservation, des gardes aux autorités administratives. Alors pourquoi ces textes ne sont-ils pas appliqués ? À quoi servent-ils si ceux qui doivent les faire respecter restent muets lorsque des primates protégés sont massacrés à ciel ouvert ?

Nos sources parlent de complicités locales, de réseaux bien organisés, de protections tacites. L’économie souterraine du trafic d’animaux prospère là où les autorités ferment les yeux. Et les animaux, eux, tombent. Les chimpanzés, les gorilles, les okapis… tous victimes d’une guerre silencieuse que les livres d’histoire ne documenteront peut-être jamais, mais dont chaque cadavre est une preuve.

L’appel aux citoyens, lancé cette semaine par les autorités communales, a quelque chose d’amer. Car il repose sur l’idée que le salut viendra d’en bas, que la population – mal informée, souvent démunie – devra compenser le mutisme de ceux qui disposent des moyens, des lois, et de la légitimité pour agir.

Ce qui s’est passé à Oicha n’est pas un malheureux accident : c’est la conséquence d’un système à bout de souffle. Il n’y a pas de hasard dans l’exode animal. Il y a des raisons, bien connues de ceux qui préfèrent ne pas les nommer. Tant qu’il n’y aura pas de transparence, pas de responsabilité, pas de volonté politique réelle de défendre la biodiversité, la forêt congolaise continuera de se vider, un cri de chimpanzé après l’autre. Et que reste-t-il alors ? Des dépouilles sans justice. Des lois sans mise en œuvre. Et un silence officiel, qui vaut sans doute moins qu’une tête de chimpanzé sur le marché noir.

Par Franck zongwe Lukama

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