La Coupe d’Afrique des Nations demeure l’un des rares espaces où l’Afrique se donne à voir à elle-même sans filtre, où les récits nationaux se croisent dans un même souffle collectif. Pendant quelques semaines, les frontières s’effacent, les drapeaux se répondent et le football devient langage commun. Mais depuis près d’une décennie, cette scène continentale porte aussi l’empreinte insistante d’un acteur industriel majeur : TotalEnergies, dont le nom s’est progressivement confondu avec celui de la compétition phare du football africain.
Depuis 2016, l’appellation officielle de la CAN intègre celle du groupe pétrolier français. Une normalisation s’est opérée, presque silencieuse, au point que la question de fond n’est plus toujours posée : pourquoi un géant mondial des hydrocarbures occupe-t-il une place aussi centrale dans l’événement sportif le plus fédérateur d’Afrique ? D’après nos recoupements, le partenariat signé entre la Confédération africaine de football et Total — devenu TotalEnergies — représente l’un des contrats de sponsoring les plus importants jamais conclus sur le continent. Les estimations évoquent environ 250 millions de dollars sur huit ans, soit plus de 30 millions par an pour l’ensemble des compétitions CAF, des sélections masculines et féminines aux tournois de jeunes, en passant par la Ligue des champions africaine et le CHAN. Le renouvellement acté en 2025 jusqu’en 2028, pour un montant qui pourrait atteindre 375 millions de dollars sur une période plus courte selon certaines sources africaines, illustre l’envolée spectaculaire de la valeur commerciale du football africain.
Pour la CAF, l’équation est limpide : ces ressources conditionnent la stabilité financière de ses compétitions. La CAN Maroc 2025 devrait à elle seule générer plus de 120 millions de dollars de revenus commerciaux, dans un contexte où l’événement attire désormais plus d’un milliard de téléspectateurs cumulés à l’échelle mondiale. Pour TotalEnergies, l’enjeu est tout aussi clair : une visibilité maximale, continue, émotionnelle, sur tous les écrans et dans tous les stades du continent.
C’est précisément cette omniprésence qui interroge. Car l’histoire de TotalEnergies en Afrique ne commence pas avec le football. Elle s’inscrit dans un siècle d’exploitation des ressources énergétiques africaines, depuis les premiers forages du Sahara algérien à Hassi Messaoud en 1956 jusqu’aux grands projets pétroliers et gaziers en Angola, au Nigeria, au Gabon, au Congo-Brazzaville, au Sénégal ou au Mozambique. La fusion avec Elf-Aquitaine en 2000, puis la transformation progressive en « TotalEnergies », n’ont pas effacé cette réalité : malgré un discours axé sur la transition et le « multi-énergies », le groupe demeure un acteur central des énergies fossiles.
Or, la période qui coïncide avec le partenariat CAF-TotalEnergies correspond aussi au lancement ou au renforcement de projets industriels parmi les plus controversés du continent. Les projets Tilenga et EACOP, en Ouganda et en Tanzanie, ou encore le méga-projet Mozambique LNG, figurent régulièrement dans les rapports d’ONG internationales. Selon ces organisations, environ 13 000 personnes auraient été déplacées, souvent avec des compensations jugées insuffisantes. Des terres agricoles ont été perdues, des zones de pêche perturbées, et le tracé de l’oléoduc EACOP traverse le bassin du lac Victoria, une source d’eau potable essentielle pour des millions de personnes, faisant peser un risque écologique majeur en cas d’incident.
Sur le plan climatique, des observateurs parlent de véritables « bombes carbone ». Mozambique LNG, à lui seul, pourrait générer des milliards de tonnes de CO₂ sur sa durée de vie, un volume jugé incompatible avec les objectifs de l’Accord de Paris. Le retrait du gouvernement britannique, qui a renoncé à 1,15 milliard de dollars de garanties publiques pour ce projet, a renforcé ces inquiétudes. C’est à la lumière de ce contexte que le sponsoring de la CAN prend une autre signification. Pour plusieurs organisations de la société civile africaine — Greenpeace Africa, Magamba Network ou Kick Polluters Out — il ne s’agit pas d’un simple contrat commercial, mais d’une stratégie de reconfiguration symbolique : associer l’image d’une entreprise contestée à l’émotion collective du football africain afin d’en atténuer les controverses.

Le football devient alors un écran de projection, voire un écran de fumée. En s’adossant à des valeurs de fierté, d’unité et d’avenir, le sponsor capte une part de l’imaginaire collectif, pendant que, sur d’autres territoires, des communautés continuent de composer avec pollution, déplacements forcés et tensions sociales. À en croire certaines analyses, cette mécanique rappelle celle du sponsoring du tabac au XXᵉ siècle : longtemps tolérée avant d’être remise en cause pour des raisons de santé publique.Ainsi, derrière la fête du ballon rond, se dessine une interrogation plus large : à qui profite réellement cette économie du spectacle ? Le football africain a besoin de financements, personne ne le conteste. Mais la nature de ces financements, leur provenance et leur usage interrogent sur le modèle de développement promu. En laissant des multinationales fossiles ou des partenariats internationaux coûteux façonner son image, le sport africain risque-t-il de s’éloigner de sa fonction première : un levier de cohésion sociale, de bien-être local et d’expression populaire ?
Entre les chants des supporters, les hymnes nationaux et les images léchées des retransmissions mondiales, une autre partie se joue, plus discrète mais décisive. Elle oppose la puissance de la communication à la fragilité des territoires, l’éclat du spectacle à la réalité des communautés. Et elle pose, en filigrane, une question que ni les stades ni les écrans ne peuvent éternellement masquer : quel avenir énergétique, social et symbolique l’Afrique veut-elle réellement célébrer à travers son football ?
Par kilalopress