Le territoire de Kalehe s’est à nouveau réveillé dans le fracas de la terre qui se dérobe. Ce samedi 22 novembre 2025, des pluies diluviennes ont ravagé les villages de Bushushu et Lushebere, provoquant des glissements de terrain si massifs qu’ils ont coupé la Route Nationale n°2 entre Minova et Bukavu. Cette artère vitale du Sud-Kivu, colonne vertébrale des échanges et des mobilités quotidiennes, s’est retrouvée engloutie, confirmant une fois de plus qu’ici, les catastrophes naturelles ne surprennent que ceux qui refusent d’en comprendre les causes.
À Chifunzi, un jeune homme a perdu la vie, emporté alors qu’il tentait simplement de rentrer chez lui. Sa mort n’a rien de fortuit : elle illustre ce que beaucoup refusent de reconnaître, à savoir que ce qui est qualifié de catastrophe naturelle est surtout le résultat d’un désordre environnemental devenu structurel. Les familles, qui ont veillé au milieu des craquements de la terre, n’ont pas eu peur “cette nuit-là” : elles vivent dans la peur depuis des années, privées des protections minimales qu’un État responsable devrait garantir.
Car si l’on parle souvent d’actes du ciel, les habitants de Kalehe savent que rien ici ne relève de la fatalité. La fragilité de la topographie, la déforestation avancée, l’absence chronique de planification territoriale et le manque de systèmes d’alerte précoce composent un cocktail explosif dont le résultat se répète depuis trop longtemps. Et malgré les rapports, les promesses, les commissions ad hoc, les mêmes scènes se rejouent : désolation, compassion, déplacements officiels, puis oubli — jusqu’au prochain effondrement.
La coupure de la RN2 va bien au-delà d’un simple dysfonctionnement logistique. Une route arrachée, c’est une économie asphyxiée, des marchés privés d’approvisionnement, des malades qui n’arrivent pas à l’hôpital, des produits agricoles condamnés à pourrir. Elle dit beaucoup d’un pays qui préfère réparer après plutôt que protéger avant. Et elle révèle surtout l’absence d’une vision structurelle pour sécuriser les zones sensibles, alors même que la fréquence des pluies extrêmes augmente dans toute la région des Grands Lacs.
Face à ce nouveau drame, la société civile lasse des promesses sans lendemain a lancé un appel pressant. Elle exige non seulement la réhabilitation immédiate de la RN2, mais surtout l’adoption d’un plan provincial de prévention des risques naturels, doté de budgets clairs, de compétences locales renforcées et d’une cartographie précise des zones menacées. Les organisations communautaires rappellent avec force que les familles sinistrées ne demandent pas simplement des vivres ou des bâches : elles demandent la justice environnementale, c’est-à-dire le droit fondamental de vivre dans un territoire sécurisé, où la pluie n’est pas synonyme de deuil.
Ce qui se joue à Kalehe déborde largement les frontières du Sud-Kivu. La nouvelle économie du climat, dont parlent les gouvernements et les partenaires internationaux, n’a aucun sens si elle ne commence pas par protéger les populations qui paient le prix le plus élevé du dérèglement climatique. Reboisement, stabilisation des pentes, infrastructures adaptées, postes météorologiques de proximité, formation des comités locaux d’alerte : ces actions ne sont pas des options, mais les piliers d’une vision panafricaine qui fait de la protection des vies humaines la première étape de la souveraineté.
À force de voir la terre tomber, une vérité s’impose : nous ne pouvons plus laisser les catastrophes écrire notre histoire. Chaque éboulement est un verdict. Chaque route qui cède est un rappel. Chaque vie perdue est une dette. Une dette que nous ne pourrons payer qu’en transformant enfin les discours en actions et les intentions en politiques publiques. Kalehe nous appelle — encore une fois. À nous de décider si ce sera la dernière.
Par kilalopress