À Rabat, la signature est intervenue dans un cadre institutionnel discret, mais aux enjeux continentaux affirmés. Un acte administratif en apparence classique a discrètement posé les jalons d’un rendez-vous continental aux implications bien plus larges.
Le Secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), Claver Gatete, et la ministre marocaine de l’Économie et des Finances, Nadia Fettah Alaoui, ont paraphé un accord encadrant l’organisation de la 58ᵉ session de la CEA et de la Conférence des ministres africains des Finances, de la Planification et du Développement économique, connue sous l’acronyme COM2026.
Ce document, qui précise les modalités de coopération entre le Royaume du Maroc et le Secrétariat des Nations Unies, dépasse le simple cadre protocolaire. Il prépare un événement présenté comme l’instance politique centrale de la CEA, appelée à orienter les grandes lignes du débat économique africain. Prévue à Tanger, au nord du Maroc, du 28 mars au 3 avril 2026, la conférence se déroulera dans un contexte continental marqué à la fois par des attentes élevées en matière de transformation économique et par des interrogations croissantes sur la capacité des États à traduire les engagements en résultats tangibles.
Le thème retenu — « La croissance par l’innovation : exploiter les données et les technologies de pointe pour la transformation économique de l’Afrique » — reflète cette tension. Selon des observateurs du secteur, il traduit une volonté assumée de placer les outils numériques, l’exploitation des données et les technologies émergentes au cœur des stratégies de développement, alors même que de profondes disparités persistent entre pays et territoires en matière d’accès aux infrastructures numériques.
Pour Claver Gatete, l’accueil de la COM2026 à Tanger revêt une portée symbolique et stratégique. « Nous remercions le Maroc pour son leadership et sa confiance. En accueillant la COM 2026 à Tanger, le Maroc contribue à renforcer la voix collective de l’Afrique en ce qui concerne les problématiques économiques, et démontre comment un leadership national peut impulser des solutions régionales à l’impact mondial », a-t-il déclaré. Il a également souligné que le choix de Tanger place « le message économique de l’Afrique au carrefour des régions, des institutions et des marchés », une position que certains analystes interprètent comme un signal adressé aux partenaires internationaux et aux investisseurs.
Au-delà du discours, la conférence entend se pencher sur des enjeux très concrets. Les débats accorderont une attention particulière à la manière dont les pays africains peuvent mobiliser l’innovation, les données et les technologies de pointe — y compris l’intelligence artificielle — pour soutenir la transformation économique et stimuler la création d’emplois. D’après nos recoupements, la question de la souveraineté numérique figurera parmi les points sensibles des échanges, avec des propositions autour de l’adoption d’infrastructures publiques numériques et de centres de données, perçus par plusieurs États comme des leviers de contrôle stratégique et de sécurité économique.
La COM2026 reste avant tout un rendez-vous annuel de haut niveau des Nations Unies, réunissant ministres africains des Finances, de la Planification et du Développement économique, gouverneurs de banques centrales et agences onusiennes. Cette année encore, la diversité des participants annoncés — experts, représentants gouvernementaux, institutions financières panafricaines, acteurs de la jeunesse, universités et centres de recherche africains, partenaires au développement, organisations intergouvernementales et médias — témoigne de l’ambition de croiser les regards et les intérêts autour d’un agenda commun.
Reste la question, souvent soulevée dans les coulisses, de l’impact réel de ces grandes rencontres sur les trajectoires nationales et locales. « Le moment est venu d’organiser une conférence dont l’impact significatif dépasserait le simple engagement politique et déboucherait sur des actions concrètes pour la transformation économique et sociale de l’Afrique », a insisté Claver Gatete, laissant transparaître une attente forte en matière de résultats mesurables. Pour de nombreux acteurs africains, notamment dans les secteurs liés à l’environnement et au développement durable, l’enjeu sera d’évaluer si les promesses liées à l’innovation et aux technologies se traduiront par des bénéfices inclusifs, capables de toucher les populations et de réduire les vulnérabilités structurelles.
La signature de cet accord intervient par ailleurs dans un calendrier diplomatique plus large. Le Secrétaire exécutif de la CEA est engagé dans une tournée de travail en Afrique du Nord du 21 janvier au 3 février, couvrant l’Algérie, le Maroc et la Mauritanie. Selon des sources proches du dossier, ces échanges visent à partager les expériences nationales, identifier les domaines où la CEA peut apporter un appui ciblé et explorer des pistes de coopération renforcée, notamment dans une logique de coopération Sud-Sud.
Créée en 1958 par le Conseil économique et social des Nations Unies, la Commission économique pour l’Afrique demeure l’une des cinq commissions régionales de l’ONU, avec pour mandat la promotion du développement économique et social, l’intégration régionale et la coopération internationale en faveur du continent. Basé au Maroc depuis 1963, son Bureau pour l’Afrique du Nord concentre ses actions sur la diversification économique, la gestion fiscale, l’intégration régionale et la reconnaissance des contributions économiques des travailleurs migrants, tout en accordant une attention particulière aux défis propres aux pays à revenu intermédiaire. À mesure que Tanger se prépare à accueillir la COM2026, l’événement s’annonce comme un moment charnière, où se confronteront ambitions technologiques, réalités économiques et attentes sociales. Pour les États africains, mais aussi pour les citoyens et les écosystèmes qu’ils représentent, l’enjeu sera de voir si cette dynamique collective saura dépasser le cadre des déclarations pour inscrire durablement l’innovation au service d’un développement réellement transformateur.
Par kilalopress